OUATE ET VERRE

OUATE ET VERRE

10.6.09

Le frère que je n'ai pas eu

Pour Kaléïdoplumes, consigne n° 76 :

Le frère

que je n'ai pas eu
a sans doute
des yeux bleus
comme les vôtres.

Il est intelligent
et travailleur comme vous.

Mais le frère
que je n'ai pas eu
n'aime pas la chasse
comme vous l'aimez.

Ni le sport, ni la bière,
ni les blagues crades.
Il ne vote pas à droite.

Il aime les livres, l'art,
la musique, la politique,
la philosophie, la cuisine.
Il parle plusieurs langues,
et il voyage beaucoup.

C'est un complice,
un confident,
un ami fidèle
qui aime beaucoup
sa petite soeur.

Le frère
que je n'ai pas eu,
mes frères,
c'est moi,
votre soeur.

New York Movie par Edward Hopper, 1939.


8.6.09

La Fille de Bartholdi


Pour la consigne n°74 des Kaléïdoplumes : Quand les statues se lâchent !

Ah, que cela fait du bien de baisser le bras et de m'asseoir un moment. C'est un sacré travail d'illuminer le monde, et difficile de trouver un moment où personne ne regarde. New York, c'est bien la ville qui ne s'endort jamais, mais souvent, entre trois et quatre heures du matin, surtout lorsqu'il fait très sombre - les nuits sans lune - j'ai le luxe de respirer un peu. On oublie que je suis une vieille femme, 123 balais, c'est pas rien. Ouille ! Faudra bien que je me repose, à partir du 4 juillet cette année, on va recommencer à admettre ces gens qui grimperont à mon intérieur tous les jours, si tu savais comme ça chatouille ! Mais bon, c'est vrai que j'ai eu bien du repos depuis le onze-neuf, il est temps que les gens oublient leur peur ! Oui, je regrette que ma robe soit devenue verte, la couleur ne me va pas bien ! Si tu avais pu me voir quand j'étais jeune et lumineuse et cuivrée, ah oui, j'étais sensationnelle ! Bah oui, c'était Tonton Viollet-le-Duc qui a choisi le cuivre de ma roble ! Ah, tu ne savais pas ? Bah oui, c'était lui. Et cousin Eiffel qui a fait mon intérieur ! Ah oui ! Ah les souvenirs ! Et puis, tu t'imagines le voyage depuis Paris ?!? Qu'est-ce que j'avais le mal de mer, incroyable ! Ah oui, c'est vrai que pour plusieurs, je ne suis qu'une statue. J'aimerais bien qu'ils essaient de respirer un peu sans moi, noméo ! Ah oui, merci, un café, ce ne serait pas de refus, et puis, zoum ! Faudra que je me remette, je vois bien des phares à l'autre bout du pont de Brooklyn. Qui ? Ah oui, ma copine, la traversière qui fait continuellement son va-et-vient entre Manhattan et Staten Island ? Bah oui, on peut lui faire confiance, c'est une discrète, je t'assure ! Pardon ? Un bisou ? Ah oui, embrasse-moi, serre-moi sur ton coeur, oui, cela nous fera du bien à tous deux. Allez, oui, j'y vais. Passe-moi ma torche, tu veux bien ? Merci ! Allez, zou, ma belle, t'as à faire, toi aussi. À la prochaine !

Bon chic, bon genre

Consigne n°75 chez Kaléïdoplumes (commencer par Puisqu'il faut que la vie soit ainsi, et incorporer les mots : géomètre, jupons, Huron, pamplemousse)

Puisqu’il faut que la vie soit ainsi,
Tu es garçon et je suis fille.

Tu rêvasses devant chaque fenêtre
Et je bosse comme un géomètre !

Tu donnes toujours ta langue au chat
Et je plaide comme un avocat !

Tu voudrais voir sous les jupons
Et je voudrais voir... le Lac Huron !

Car justement, le jeu de dupe
Est la question qui m'préoccupe :

Je veux savoir pourquoi, comment
Pamplemousse en français (quel tourment !)

Est masculin pour les sémanticiens
Mais féminin pour les Académiciens ?

Ceux-ci ont-ils, comme Alain Souchon,
Regardé sous ses petits jupons ?

17.5.09

Champfleury

Pour le Défi du samedi, n° 61


Champfleury, le 17mai 2009

Chère Madame,

J’ai bien reçu votre lettre du 15 mai. Au début, j’étais fort étonnée de savoir que mon nom et mon adresse figuraient dans son agenda, et puis je me suis rendu compte que ce n’était pas, finalement, si étonnant que cela.

Je n’ai jamais fait la connaissance de madame Icks. Et pourtant, c’était elle qui a ruiné ma vie.

J’étais jeune épouse, éperdument heureuse. J’attendais notre premier enfant le jour où la voiture de madame Icks m’a écrasée. Un accident, vous vous direz, et moi aussi, (et le tribunal aussi) les longs mois que j’ai passés, paralysée, au lit. Inutile bien sûr de vous préciser que j’ai perdu l’enfant que je portais.

Ce n’était que deux ou trois ans après mon rétablissement – si marcher difficilement avec des cannes peut s’appeler un rétablissement – que j’ai su que mon mari menait, depuis l’accident, une aventure avec quelqu’un d’autre. Lorsque je lui ai demandé s’il voulait sa liberté, il n’a pas hésité deux secondes à m’avouer qu’il était tombé amoureux de l’autre femme, celle qui lui donnerait enfin l’enfant qu’il avait tant souhaité et que je ne pouvais plus lui offrir à cause de l’accident.

Je l’ai laissé partir. Oui, je l’aimais encore, comment pouvais-je lui priver de son bonheur ? Enfin, une de mes amies, un collègue de mon mari – mon ex-mari, plutôt – m’a expliqué qu’il ne m’a pas quittée pour n’importe qui, mais bien pour madame Icks ! Ah oui, j’imagine que l’ironie de la situation ne vous échappe pas.

Mais ce n’est pas tout. Madame Icks a dépensé tout l’argent qu’avait mon mari, et l’a quitté le jour où il n’avait plus un sou. Elle a aussi délaissé l’enfant, en leur faisant savoir que ni le gamin ni son père ne portaient plus aucun intérêt pour elle. Mon Jacot et son enfant sont venus me voir, Jacot me suppliait de le reprendre, et je l’ai fait, peut-être moins pour lui que pour les beaux yeux de son enfant qu’il avait fait avec ce monstre.

Hélas, Jacot est mort trois mois après, dissipé par l’alcool qui a pu tuer ce qui restait de lui. Moi, je m’occupais de l’enfant et le jour de ses seize ans, madame Icks a envoyé deux gros voyous chez moi pour le chercher.. Légalement, elle avait le droit. Elle avait aussi droit à l’argent que son père lui a légué. L’argent que ma mère m’a confié le jour de mon mariage. L’argent que j’avais soigneusement gardé en espérant qu’un jour que l’enfant de Jacot et moi irions aux États-Unis ensemble…l’argent que j’avais enfin donné à Jacot parce qu’il s’inquiétait pour les études du petit…

Vous vous demanderez sans doute ce qui est arrivé à l’enfant. Je ne sais pas. Il n’est jamais revenu me voir. Cela me semble clair, s’il est encore en vie, qu’il a coupé tout lien avec sa soi-disante mère.

J’espère que les autres figurants dans la vie de la glorieuse madame Icks vous apprendront que cette femme avait quelque brin de décence, mais cela me surprendrait. Qu’elle meure toute seule me semble digne de la vie qu’elle a vécue et aussi de celles qu’elle a ruinées.

Je n’ai plus que quelques mois à vivre. Je ne souhaite que cette femme n’ait pas pu vous duper ou vous impliquer dans une dernière sale affaire.

Si cela se trouve, j’espère que vous pourrez vous extriquer de ces griffes qui seraient capables de vous étrangler, même depuis sa tombe.

Cordialement,

Alice Lafontaine

16.5.09

Acidité

Pour les Défis du samedi, consigne n° 60 :


Il faisait beau, ce jour-là, il y a quatre ans. Ce jour-là, Majid avait pris un seau rempli d’acide et il l’a versé sur la tête de la belle Amenah, la fière, celle qui avait refusé de l’épouser, la garce !

Ce jour-là, le corps d’Amenah s’est mis enfin à fondre devant les demandes de l’homme qui la désirait.

L’acide a rageusement rongé ses jolis yeux noirs. Il a fait liquéfier son beau visage. Il a transformé la jeune femme en noix de beurre amer – aveugle et cicatrisé.

Voilà comment Majid et l’acide ont cherché à l’embraser, enfin.

- Je n’ai rien fait de mal ! a-t-il protesté encore, tout en se moquant acerbement de la « hideuse » lors du procès.

Mais la loi du talion précise autrement.

La loi du talion dit un œil pour un œil, un corrosif pour un corrosif.

Et parce qu’un homme vaut deux femmes, Majid perdra ses deux yeux. Le tribunal l'a condamné à recevoir dix gouttes d'acide sulphurique dans chaque œil.

Amenah, qui avait proposé cette punition, au lieu de l’argent, a demandé au tribunal : « Retirez-lui ses yeux pour qu'il devienne comme moi ».

- Ne vous inquiétez pas. Je saurai lui faire la leçon, susurre l’acide.

9.5.09

L'amour sans gêne


Moi, je suis un pissenlit
Et toi une violette
Et nous vivrons ensemble heureux
Malgré tous ceux qui guettent
Pour voir la couleur de nos peaux
Ou la forme de nos sexes
Souhaitant savoir si nous deux sommes
Concaves ou bien convexes !
C'est pas c'qu'il faut pour nous aimer
Pour nous conter fleurette
Car moi, je suis un pissenlit
Et toi une violette

28.4.09

Conseil à un jeune

Si tu dois aimer une femme, aime-la pour ce qu'elle a entre les oreilles et pas pour ce qu'elle a sous sa chemise.

5.3.09

Deuil

Souris et ris lorsque tu te souviens de moi. Pleure s’il le faut, mais ne pleure pas pour moi, pleure parce que pleurer fait guérir…bois un coup à ma mémoire ; non, tiens, bois-en deux. Et puis, prends mes cendres, mets-les dans un sac troué et va te promener partout sur la colline qui appartenait à ma grand-mère, là, où je jouais lorsque j’étais enfant. Laisse-moi jouer à tout jamais, là où je ne savais pas que les gens souffraient comme je le sais maintenant. Laisse-moi retrouver le lieu où j’étais au chaud, bien nourrie, aimée et respectée, là où j’étais sûre que tout le monde connaissait la même sorte de vie que c’était mon privilège de mener.

( - Adapté et traduit d’un texte en anglais par Kathleen Williams)

20.2.09

Joueurs dans la comédie

« L'espoir est une mémoire qui désire, le souvenir est une mémoire qui a joui. Quelle belle vie dans la vie nous fait ainsi la pensée... » -- Honoré de Balzac

Honorés,
Nous voici,
Joueurs dans la comédie.

Jouisseurs,
Ça aussi,
Frôlant donc la tragédie.

Pleins d'espoir,
De folie,
Souvenirs de l'amnésie

Inhumaine
Perfidie,
Désir qui nous calomnie.

Déshonorés,
Nous voici
Répétant la litanie

Pleins d'espoir
De folie
Joueurs dans la comédie.



Pour Kaléïdoplumes, Consigne n° 60

11.2.09

Équivoque

Pour Kaléïdoplumes, Consigne n° 59

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre ?
Un grain de sable dans l'œil
D’un dieu distant et froid qui larmoie
Sans trop savoir pourquoi.

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre ?
Une petite fille qui pleure en voyant que
La balançoire est cassée
Sans trop savoir pourquoi.

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre ?
Une paire de sandales oubliées sur la plage
Lorsque la marée chante comme une sirène
Sans trop savoir pourquoi.

Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre ?
Rien. Ni grain, ni fille, ni sandales,
Juste perdue dans un univers immuable
Sans trop savoir pourquoi.