OUATE ET VERRE

OUATE ET VERRE

25.8.06

Les polars, j'aime pas...

MA TOUTE BELLE…

Après vingt-six ans comme détective, je pensais que plus rien ne pouvait me surprendre. Et puis ce matin, on découvrit le corps d’un suicidé dans un appartement crasseux du 10e arrondissement. Durant ma carrière, j’en vis des centains, certes, et celui-ci n’avait rien d’exceptionnel, pas vraiment.

Un petit chauve banal, tout chétif, mort peut-être asphyxié, ou empoisonné, difficile à dire avant d’avoir les résultats de l’autopsie. Il y avait des marques étranges sur son visage blafard, comme si quelqu’un l’avait griffé avec ses ongles. Il y avait aussi une morsure sur son mollet droit que nous pouvions discerner à travers un trou dans son vieux pantalon. Mais le plus bizarre, c’est qu’on trouva, nouée autour de son petit cou comme un foulard, une longue tresse de cheveux blonds.

Alors, non, moi non plus, je n’avais pas pensé tout de suite à un suicide avant de lire la lettre que mon partenaire trouva empoignée dans les deux mains squelettiques du défunt. Pendant que je la lisais, je sentis monter la bile dans ma gorge, mes jambes ne me tenaient plus, j’avais vraiment du mal à respirer dans cette stupide piaule infecte.

Tout de même, c’est cette lettre qui nous permit d’établir la cause de la mort de ce petit monstre invraisemblable. La voici, je vous laisse juger pour vous-mêmes :

Ma toute belle,

Ça y est, je ne peux plus vivre sans toi.

Dès notre première rencontre, lorsque tu as feint l’indifférence en jouant la coquette, tu m’as captivé. J’ai dû longtemps lutter afin que tu avoues que je te fascinais, moi à mon tour. Les larmes qui coulaient sur tes joues au moment de ta confession ont failli faire fondre mon petit cœur.

Mais si peu après, il me semblait que tu y rechignais, que ton cœur défaillait, que tu avais changé d’avis. Tu n’étais plus ensorcelée par mes charmes, ma magie particulière ne t’envoûtait plus. La ficelle de ta fidélité, telle que tu me l’as jurée, hurlant à haute voix en ce moment-là, n’a pas suffi à te retenir auprès de moi, hélas !
Depuis que tu m’as quitté, je n’arrête pas à penser à toi, tes os délicats qui craquaient sous les coups de mon fer, ta peau blanche ou suintaient ces jolies perles de ton sang si cramoisi, tes gémissemnts exquis à chaque fois que je t’arrachai un ongle verni de rose.
Oui, je t’ai déchirée comme tu m’as déchiré avec ton insensibilité, mais moi, parce que je t’aimais tant, j’ai gardé toutes ces petits morceaux en souvenir. J’ai fait faire un collier doré de tes cheveux que j’ai dépouillés de ta petite tête blonde. De tes os obstinés, j’ai fait un petit chemin blanc dans la cour de mon immeuble. Ton cœur, je l’ai hâché avant de le donner à ton petit chien, lui qui tu aimais plus que moi, lui que tu as incité à me mordre, ma douce garce.
De ta peau blanche et délicate, ce qui en restait, j’ai fait de beaux papelards comme celui sur lequel je t’écris mes adieux, afin que le monde entier sache enfin à quel point je t’aimais, et à quel point cet amour nous a détruits.
Oui, ma belle, mon amour, ma déchirure, tu es partout, même tes yeux sous les yeux des gens qui ne s’en rendront jamais compte, testament à l’étendue et à la durée de notre amour éternel.
Hier soir, j’ai encore pensé à toi. La dentelle de ton regard illuminait le restaurant chinois…

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