OUATE ET VERRE

OUATE ET VERRE

30.11.10

Stand-off

Là-haut, tout à fait au nord
Du Wisconsin, presqu'au Canada :

Une classe,
Une prof,
Un élève,
Deux pistolets.

Tous les GSM au milieu.
Trois tirs.

La police à la porte.

Une balle dans le crâne
Du malfrat.

Oui, mais lequel ?

29.11.10

Ablution

Une pluie, des larmes
De tendresse
Un bonjour chaleureux
Et savonneux
Réveillant, réconfortant
Sursurrant :

Ici, c'est doux, c'est propre
Ailleurs, non,
C'est sale et dur, 
Mais tu seras pardonnée
Et  tu reviendras
Et nous t'attendrons.

28.11.10

Miettes, dans mon latin de cuisine

Dulce et decorum est pro glaudia (bibi sum) mori.

Merci aux petits pains qui ont donné leur vie afin que je vive mieux la mienne un dimanche matin.

Hic et nunc, coffea arabica venit.

Heureuse comme Ulysse ayant déjeuné, je repars pour une autre bataille.

Sic transit gloria pani. Venit, vidit, vincit.

Miam.

Cinnabom, cinnabam, cinnabim, bam, boum

J'écris ces lignes en attendant que les petits pains à la cannelle sortent du four et s'en vont à la guerre contre la faim matinale.

27.11.10

Advienne que pourra

Petit trou du samedi creusé comme un sillon sur mon front
Qui marque le jour et la nuit et le passage du temps...
Petit trou blanc, pas noir, sorti de son apartheid cruel
Petit trou relégué au samedi sans fin qui attend ma truelle
Pour plâtrer, remplir, combler le plein vaste et fourbe,
Attendre dimanche qui se fera prier, afin qu'on ne courbe
La tête comme une fière et fidèle sicambre
Auprès de Noël installé dans son anti-chambre.

26.11.10

Immortel

Matinée cristalline transie par le froid
Rien ne bouge.
L'herbe encore verte regrette sa folie
De ne pas mourir avant l'avent
De cette cruelle maîtresse qu'on appelle l'hiver.
Le soleil hésite encore, et quand il se montre,
Le givre se moque pas mal de lui.
Je pars quand je veux, se gausse-t-il.
Le soleil reste impassif.
Il sait qu'il sera là demain,
Et le lendemain, et la semaine prochaine,
Même d'ici quatre milliards d'années
Et que les jours du saligaud blanc
Et impudent sont comptés.

25.11.10

Richesses

Mon toit est à moi.
Je sais quand je mangerai
J'aime, je suis aimée.

24.11.10

Un soir d'été

Summer Evening par Edmund Hopper, 1947

Tôt ou tard,
Il viendra un soir d'été
Te poser une question
Sur ta véranda
Et toi, improbablement illuminée,
Répondra qu'on a ouvert la fenêtre,
Mais que la porte restera fermée.

23.11.10

Choses à faire pendant une lapidation

Si l'on est spectateur :

1) Hurler.
2) Applaudir.
3) Baver de satisfaction.
4) Manger avidement ses popcorns.

Si l'on est lapideur :

1) Exécuter solennellement la volonté de la loi.
2) Choisir expertement ses projectiles (pas trop lourdes, on ne veut pas la tuer tout de suite, il faut qu'elle souffre).
3) Se réjouir des applaudissements des spectateurs.
4) Se féliciter pour son courage personnel.

Si l'on est cible :

1) Réfléchir encore quelques secondes sur son crime de naître femme.

Fleur

Tu lui jettes des bouquets.
Il n'y plus une pétale pour moi.
Je vide les vases, balaie les miettes.
Je pense à mon tablier sans tâche,
À ta couronne d'épines,
Et je souris.
Le soleil brille encore
Par ici
Sans ta permission.

22.11.10

Faire-part

Après l'invitation à la surprise-party pour sa roquette, Mimi, j'arrêtai de téléphoner. Mais les amis de Klarisse n'en comprirent rien. J'ai beau leur expliquer que je portais encore les traces rougeâtres aux chevilles où Mimi et ses autres amis-canins me mordirent violemment. Charles ne comprit pas : Mais cela ne put pas faire aussi mal que cela, je ne sentis rien ! Jojo fut plus vague, mais je compris qu'elle pensait que je n'aurais pas dû exposer mes chevilles au toutou. Thierry dut répéter mes sentiments, car, d'un coup, Klarisse arriva à ma porte. Comment oses-tu dire du mal de mon petit amour ? Elle ne mord que les vaches haineuses ! Comme toi ! Je dis plus ou moins poliment à Klarisse qu'elle devait se faire voir...par un psychiatre. Elle repartit sans plus un mot. Je notai avec plaisir que son chien avait pissé sur la jupe de sa maîtresse. Depuis ce jour-là, le ciel est plus bleu pour mes yeux et je pais paisiblement dans un autre pré, plus vert et plus sain et vide de roquets.

21.11.10

Où tu as été ?

J'ai été à la plage, me suis couchée sur le sable, y ai ramené mon grain de sel, me suis fait pincer par une petite crabe en potinant avec une libellule perdue.

J'ai été à la montagne, suis tombée dans la neige, y ai failli me casser la gueule, ai perdu trois orteils à la gelure, suis devenue sourde dans le silence des avalanches poudreuses.

J'ai été au désert, à manger des dattes et des figues croustillantes, suis morte de soif, me suis déshydratée et ai halluciné des pyramides du sphinx qui m'a posé une colle.

J'ai été...

Non, je déconne.

J'étais ici.

Mais tu ne m'as pas vue.

20.11.10

Bouteille de djinn

Elle ouvre le flacon
De jus de citron vert
Et d'un coup, elle pense
« Ah, c'est lui ! »
Elle voit devant elle
Ses yeux, son sourire,
Elle entend son rire,
Et, abruptement,
Elle remet le flacon
Au frigo,
Choisit une autre recette.

19.11.10

La rose, le vaniteux, et l'ivrogne

Elle est suffisante, je ne l'aime pas du tout, pour qui se prend-elle, la garce ?

Il est suffisant, je ne l'aime pas du tout, pour qui se prend-il, le con ?

Mais l'ivrogne. Ah l'ivrogne qui boit parce qu'il a honte et qui a honte parce qu'il boit.
Ah, l'ivrogne.

Un homme, quoi.

Imparfait, sous pression dans son bocal, même s'il n'y a plus personne auprès de lui. Mais il ne boit pas pour sa solitude.

Il boit pour les cicatrices que quelqu'un a dû laisser dans son âme, comme un marquage au fer qu'on fait à un boeuf.

À lui, je lève mon verre.

18.11.10

Kleenex

Pour les morves.
Pour les larmes.
Pour les crachats de sang.
Pour les salissures.
Pour les yeux de raton-laveur.
Pour les sueurs.
Pour les soutifs trop plats.
Pour le pus.
Pour la vie.
Pour la mort.
Pour ceux qui font leur deuil.

17.11.10

Fado

La croisière s'amuse 
jusqu'à ce que la mer 
croque les passagers 
lors d'un thé dansant, 
et ça même avant que
Philbert ne peut déclarer 
son amour pour Esmée.
Leur monde est triste 
et désastreux.
Mais en dépit de ça, 
et ignorants, les sardines 
se serrent et pensent 
à préserver leur immortalité 
dans une tapenade 
d'émails portugais.

16.11.10

Coffee, two creams

Coffee, two creams.
Un dollar et sept centimes.

C'est un peu chérot, l'eau chaude et marron. Partout ailleurs au tiers monde, on peut en boire pour rien, de l'eau chaude et marron. Et c'est une habitude ridicule, quel gaspillage, boire deux cafés d'un seul matin ! Mais c'est bon, et chaud, et cela fait plaisir. À quel prix le plaisir ? Ceux qui vous disent que le plaisir est gratuit sont des menteurs. Il y a toujours un prix et parfois il est important. Alors, peut-on économiser au point de vivre sans plaisir ? Or, il est bien possible de vivre sans plaisir pour pas cher, mais la vie a toujours un prix, elle aussi. Même si tu n'as rien du tout, il coûte quelque chose de respirer l'air pendant qu'on meurt de faim ou de froid. Ou en manque d'amour : celui des autres, celui de soi, celui qu'on donne, celui qu'on vend, celui qu'on achète, celui qu'on vole en cachette sans se demander le prix, le coût, l'abandon de tout, et des trous dans la poche...

Coffee, two creams.
Un dollar et sept centimes.

14.11.10

Feuille

La dernière des milliers danse sur le chêne
Son petit hulu quand le vent se déchaine.
Sa robe est marron, sa peau est sèche,
Sa seule beauté : sa ténacité rêche.
Elle tiendra bon, encore une fois,
Un jour, un mois.
La neige viendra pour la punir.
Et bientôt, dans la joie,
Elle lâchera prise et s'envolera.

13.11.10

Mamy guette

Les oiseaux 
ne sont pas 
encore venus
À leurs mangeoires 
fraîchement pendus.
Est-ce mauvais signe ?
Ou sont-ils au régime ?

12.11.10

Baal

Je baisse les bras devant ce Baal inexorable.
Ce fut au debut un maître généreux, qui riait
Qui offrait à boire et à manger.
Peu à peu, le pouvoir l'a gobé, le pouvoir absolu
L'a gobé absolument,
Dangereusement.

À genoux devant ce Baal impitoyable,
J'implore, je supplie, je sollicite, humblement.
Mais il ne me voit pas, quelqu'un lui a crevé
Les yeux, un malheureux
Qui cherchait, peureux,
La lumière.

Je baisse la tête devant ce Baal inévitable.
Je dénue le cou, je cherche le courage
D'attendre le coup de hâche
Avec sérénité, et je pense
Au goût des cerises, à leur jus,
Au noyau.

11.11.10

Serveuse

Ann s'en va.
Ann s'en va vivre en Georgie.
L'État américain.
Y en a-t-il un autre ?

Ann s'en va.
Ann s'en va vivre avec sa fille.
Celle dont elle ne veut pas tuer le mari.
Pas l'autre.

Ann s'en va.
Ann s'en va vivre sa vie ailleurs.
Alors, aujourd'hui, à midi,
On ira lui dire bonne route
Et elle nous dira bon appétit
En mettant nos plats devant nous.

7.11.10

Quand Dieu fumait sa pipe

 [Pour le Défi du samedi, où il figure une version un peu plus courte]

- Sophie, viens ! cria Maman.

Ce jour-là, j’étais en train de gronder Lapin qui n’avait pas fait ses devoirs, mais je l’ai laissé devant l’ardoise avec les autres poupées, parce que l’on ne devait jamais être trop occupée pour répondre à Maman. Sinon, on risquait une petite tape qui servait de rappel.

- Oui, maman ? dis-je en arrivant à la cuisine.

- Il fait si chaud aujourd’hui ! Porte ce verre d’eau à ton grand-père dans le jardin et demande-lui s’il veut déjeuner avec nous.

Je pris le verre dans les deux mains et sortis de la maison, allant lentement jusqu’à l’orme où mon grand-père était assis sous l’ombre. J’avais appris à ne pas courir. Lorsque je courais, l’eau ne restait jamais dans le verre.

- Tiens, Papy, tu veux de l’eau ?

Papy ne prit pas le verre, alors, je le mis soigneusement par terre à côté de lui. Il était sans doute fatigué, ayant passé la matinée à bêcher les chardons qui poussaient dans  les longs rangs de maïs qui traversaient les champs de son fils.  Papa aurait pu y passer avec son tracteur, mais mon grand-père, dur et angulaire, n’était pas le genre d’homme à ne rien faire de sa journée. Même s’il faisait très chaud, comme ce jour-là.

Je m’assis par terre à côté de lui.  Mes petits pieds dodus, nus et sales, arrivaient au niveau de ses maigres cuisses au-dessous de son pantalon poussiéreux.  Je me demandais si un jour mes jambes seraient aussi longues que les siennes, une chose qui me semblait impossible.

Quelques brins d’herbe me piquaient les jambes nues. Une mouche vrombissait autour de nos têtes. Je regardai les petites gouttes de sueur aux tempes grises de mon grand-père. Elles semblaient attendre que la grosse veine bleue zigzaguant juste au-dessous sa peau s’y éclate.

D’un coup, je me souvins de la question de maman.

- Maman veut savoir si tu veux déjeuner avec nous ?

Il grogna entre ses petites dents jaunes et carrées qui serraient la tige de sa pipe. Le tabac sentait bon.

- D’accord, dis-je, mais je ne me pressai pas pour rentrer le dire à maman. Je savais que maman ferait assez de pommes de terre pour nous tous : Papa, mes frères, Papy, maman et moi.

Je regardai les taches du ciel bleu entre le noir des feuilles et j’attendis que Papy me parle.

C’était lui qui m’avait montré l’herbe du menteur. Avant de l’arracher de la terre, il me demandait si j’avais menti ce jour-là. La première fois, je tremblai de terreur. Un mensonge était un grand crime. Un crime qui valait une fessée sérieuse. Papy arracha la plante. Il y avait des fils blancs au bout de la tige arrachée. Il me dit que cela prouvait que j’avais dit un gros mensonge et trois petits mensonges. Horrifiée, je protestai férocement mon innocence avant de me rendre compte que c’était Papy qui mentait. Après ça, j’adorais le jeu et je voulais toujours qu’il le propose.

Mais ce jour-là, Papy fumait sa pipe et regardait le ciel. Je pensai à lui demander l’heure. Papy savait toujours l’heure précise, miraculeusement, parce qu’il ne portait jamais de montre.

- Papy, quelle heure il est ?

Il ne répondit pas.

J’en avais l’habitude. Ce n’était pas un homme qui parlait beaucoup.

Je regardai les nuages dans le ciel. Ils étaient gros et blancs, comme des moutons qu’on avait oublié de tondre. Mais plus propres. Pas comme les vrais moutons dans la ferme. Plus comme les moutons dans les dessins animés. C’était Papy qui m’avait dit qu’il y avait des nuages comme ça quand Dieu fumait sa pipe. J’avais ri à penser que Dieu était un vieux comme mon Papy, qui fumait une pipe, comme lui, et qui savait quand tu disais un mensonge. Je me demandais si Dieu bêchait aussi les champs de Jésus. J’étais sur le point de poser la question à Papy, mais je vis qu’il avait fermé les yeux. Papy aimait faire la sieste quelquefois.

- Sophie !  C’était la voix de maman. À table !

Je courus à la maison. C’était toujours à moi de mettre le bassin d’eau sur la véranda afin que Papy et mes frères se lavent avant de manger.

La porte claqua derrière moi.

- Papy, il ne vient pas ? demanda Maman, en train de remplir les verres sur la table.

- Si, je crois, lui répondis-je avant d’aller chercher le vieux bassin et des serviettes.

Maman dut regarder par la fenêtre. Dans la salle d’eau, j’entendis le son de la cruche qui cassait, quelques pas rapides sur le plancher de la cuisine, la porte qui claquait, et puis la voix de ma maman au jardin, hurlant « Eugène ! Eugène ! ».

Ce jour-là, Papy ne répondit pas.

6.11.10

Santa missa

Sans rosace ni autel
Drôle de cathédrale
Où l'on entend le paradis
Chuchotant dans les feuilles.
Le soleil d'automne
Se met à genoux
Pour prier, se confesser,
S'offrir comme un cierge
À une vierge quelconque.

4.11.10

Lune

    À 6 
             h 05, 
                              Elle se levait, 
                                     Quasi-impercep-
                                           tible, Une mince 
                                               croissante Distante 
                                            et exquise,  Encore 
                                        croquée par le noir
                             Vorace et ve-
           lou-
 té

3.11.10

Code

L'hombre
Sombre
Dans les ombres
Sans nombre
Je répète...
Le sombre
Hombre
Se nombre
Dans l'ombre
Je répète...
Le nombre
Dans l'ombre
Sombre
L'hombre.

Et maintenant,
On fait quoi ?
On attend.

2.11.10

Klagemauer

Finalement, je suis contente que tu t'écroules
Depuis le temps que je viens lamenter à tes pieds
D'argile, à fourrer des billets-doux sous tes bras.
Tu es tout ce qui reste du sage mythique, oublié,
Un personnage dans un vieux film de Hollywood,
Celui qui menaçait le bambin dans les bras
De deux femmes qui l'aimaient et celle qui a
Choisi de ne pas partager avait tort de trop aimer.
Finalement, je suis contente que tu t'écroules,
Mais est-ce du poids de l'âge ou de la honte ?

1.11.10

Toussaint

Abraham, Agnes, et André,
Barthélemy et Bénézet,
Catherine et Domitien,
Eulalie et Fabien,
Gaspard, Georges et St Gratien,
Les Innocents (hinhinhinhin).
Jacques et Jean et Jean-Baptiste,
Karine, Kevin, et Léo VI.
Marguerite, Médard, Monon,
Saint Pierre-François Néron !
Polycarpe, Quentin, Romain,
Saturnin, Thérèse, Urbain,
Saint Vincent de Saragosse,
Sainte Waudru (une sale gosse),
Xavier, lui qui reluque,
Yves, et Ste Zita de Lucques.
Voilà. Je vous en remercie
Avant que l'on me crucifie.